Vive les LLM !

Les LLM ont permis de démasquer toutes les mascarades littéraires de ces dernières décennies dont les auteurs avaient réussi à faire croire à des profs et autres esthètes minables que leur art était une chose sérieuse et contrôlée : le nouveau roman, Guyotat, Maxence Caron… Toutes ces enflures ont l’air désormais d’avoir imité les LLM avant que les LLM existent, et leurs bouquins n’impressionneront plus personne puisque n’importe qui pourra demander à sa machine d’en vomir un comparable.

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Pierre Drieu la Rochelle — Le Feu Follet (1931)

“Les drogués sont des mystiques d’une époque matérialiste qui, n’ayant plus la force d’animer les choses et de les sublimer dans le sens du symbole, entreprennent sur elles un travail inverse de réduction et les usent et les rongent jusqu’à atteindre en elles un noyau de néant. On sacrifie un symbolisme de l’ombre pour contrebattre un fétichisme de soleil qu’on déteste parce qu’il blesse des yeux fatigués.”

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C’est sur l’aube à son lit

C’est sur l’aube à son lit
À l’heure où le poignard encerclait le cochon
Que d’un coup de fusil
Papa aura défait de moi le hameçon

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Charles Dickens — Notre Ami commun (1865)

“Mon plumage a-t-il donc si médiocre allure? demanda Eugène en s’approchant tranquillement du miroir. Effectivement, ce n’est pas vraiment ça… Mais réfléchis un peu; est-ce que c’est une nuit pour les panaches?”

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Isaïe 41:15

“J’ai fait de toi un traîneau à battre le grain, tout neuf, à double rang de pointes.”

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Babiment

Maman maman vertou caré
Leu dinozor leu chocala
Vertou caré Adi adi passa

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Guernesey (Fata Morgana, Novembre 2025)

Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents, je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. Je pleure pour des gens que je ne connais pas. Je donne des coups de pied dans des drapeaux, mes pieds s’emmêlent, c’est con, je dégringole. Je tabasse des tyrans couverts d’écailles. Je picole pendant des heures, des vins hallucinatoires, la gueule dans le seau carrément. Je lis Chestov. Je creuse la terre près des ports, au cas où on aurait manqué quelque chose. Je ressens en moi vibrer l’océan, les paquets d’eau salée, les requins grands comme des granges. Je me souviens de tout. J’oublie. J’entasse des sirènes sur mon dos, je leur fais traverser la forêt ; elles sont lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé. J’écrirai du théâtre…

– Guillaume, comment as-tu fait ?
– J’ai été à Guernesey.

Échouer sur l’île de Guernesey – dépendance britannique au large des côtes françaises, où Victor Hugo et Renoir, entre autres, vinrent puiser leur inspiration – pour y renaître, y perdre la langue afin de mieux la retrouver. En invoquant ces lieux, archipel de mots, l’auteur rétablit le lien charnel et inaltérable entre la chose et son nom : prononcer l’un, c’est faire exister l’autre. Mais l’on ne peut habiter dans des phrases indéfiniment, même si la tentation est grande, car l’appel du réel se fait trop fort : une fois nommé, il surgit. Le verbe parcourt alors les paysages d’écume et de craie, les convoque pour y secouer mythes et figures endormis. La quête d’une image qui, loin des beaux discours d’un présent confus et cruellement démystifié, porterait en elle la densité d’une vérité.

Les poèmes sont accompagnés de dessins du sculpteur Nicolas Alquin.

Lien vers le site de l’éditeur

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À l’enclume avec Nabe (2025)

Approcher un écrivain ou un musicien dans le secret rougeoyant de sa forge n’est pas chose courante. Un peintre cela peut arriver. Sacha Guitry a filmé Renoir et Monet. Nous avons vu leurs doigts, la plasticité du geste, et leurs barbes qui bruissaient au milieu des couleurs que la caméra de ce temps-là ne pouvait saisir. Clouzot a immortalisé l’escrime de Picasso. De cela tout le monde se souvient. Mais a-t-on jamais vu des compositeurs au moment où ils composent, ou bien des écrivains en train d’écrire ? En étudiant les paperoles de Proust et les ratures de Stravinsky sur le « Sacre du printemps », la manuscriptologie nous a renseignés sur les procédés d’écriture : où la ligne, où l’alinéa, où le repentir, etc. Mais cette science bizarre dont le nom pue la vieille ne nous a pas donné à voir l’artiste face à son œuvre. Le seul contre-exemple que je connaisse se trouve dans le film Ceux de chez nous, pour lequel Sacha Guitry a demandé à Anatole France d’écrire alors qu’il le filmait. L’écrivain a fait deux « pâtés », a souri et a essuyé sa main sur son pantalon, puis finalement une page est apparue sur laquelle France remerciait Guitry de lui avoir donné le « funeste présent de l’immortalité » cela car « de tout le papier barbouillé dans sa vie, ce feuillet seul traversera les âges ». Hélas, ce n’était que ça. On ne saura jamais comment Anatole France a taillé ses textes véritablement artistiques. Par quel bout a-t-il attrapé les phrases des dieux ont soif ? Ce mystère demeurera indépassable. C’est ce qui rend si géniale et si illusoire la scène du Amadeus de Milos Forman où l’on voit Mozart composer son Requiem dans son lit, devant Salieri médusé. On voudrait avoir vu vraiment, seulement la porte de l’atelier est repliée à double-tour, plus épaisse que le couvercle d’une tombe, et l’orgueil a pris le masque de la pudeur, son préféré. Comment Le bateau ivre a-t-il été agencé, repris, lancé, relancé ? Nous ne le saurons jamais. Pourtant…

Pourtant j’ai découvert la semaine dernière une vidéo montrant un écrivain de premier ordre en train de travailler. Je ne sais pas s’il y a d’autres exemples comparables. Moi-même je n’en connais aucun. Il s’agit d’une capsule TikTok sur laquelle on voit le brouillon de la « Feuille Nabienne n°46 » tandis que Marc-Edouard Nabe commente les étapes de l’écriture. Nous approchons soudain au plus près de l’enclume, où le feu créateur brûle et révèle, et d’où nous pouvons voir l’artiste frapper le monolithe de ses phrases. La véritable et LA SEULE impudeur de Nabe est ici, et nulle part ailleurs !

Si la création littéraire présente à vos yeux quelque intérêt, empressez-vous de visionner ce film de quinze minutes. On y voit sur la page s’assembler peu à peu les morceaux vivants de quelque chose. Le langage en train d’avoir lieu. Victor Frankenstein a du pain sur la planche… Sa bête crie à travers l’écume. Sur la première version du texte, vous apercevrez l’absence de ponctuation, et les juxtapositions des verbes et des noms dans un seul « bloc rodinien ». Regardez la première ligne : « Oui, le 13 novembre a été une journée funeste est très triste mais pas comme ils l’entendent tous ». Ce « est très triste » laisse supposer que Nabe a d’abord dicté à son ordinateur des phrases que la machine a copiée phonétiquement (comme Salieri dans Amadeus !). Voyez l’usage du gras pour les noms de lieux : Comptoir Voltaire, Stade de France, Petit Cambodge, etc. Ces noms devront nécessairement être cités dans la forme finale, sans cela le récit serait bancal ou incomplet. Voilà pourquoi il sont en gras. Il s’agit de faire apparaître « un sous-sol des fixes » sur lesquels l’artiste enracinera la véracité de son récit. Nabe parle d’une « glaise » qu’il s’apprête à modeler. (Au passage, vous voyez qu’on se fout complètement ici du sujet !) L’auteur projette ensuite une nouvelle version du texte en nous révélant que quelques heures la séparent de la précédente. Hélas, nous aurions aimé le voir nettoyer en direct. Un peu de frustration ici, mais en se penchant sur les phrases on devine ce qu’il a fait. Les sujets-compléments sont ajustés comme des bouts de ficelle au canevas de verbes cruciformes. Plusieurs néologismes ont été confectionnés à partir de termes qui sur la première version étaient disjoints. Les points de suspension ouvrent dans le bloc plusieurs creux susceptibles à l’avenir d’être remplis ou laissés en l’état. Le gras a disparu. Le premier bloc n’était ni écrit ni oral, alors que le second bloc est à la fois plus écrit et plus oral, et constellé de points d’exclamation. Nabe cherche un équilibre phonographique. Pour que l’ensemble ait l’air oral, il faut qu’il soit ultra-écrit. Plus on travaille les phrases, plus on les fera exister dans la voix et l’oreille. Un texte qui n’est pas oral c’est toujours un texte qui n’a pas été assez écrit.

Nabe intègre des dialogues et diverses digressions, nous dit-il. Il a également corrigé les doublons et parsemé le bloc de trouvailles : par exemple « l’étronne » pour Sofia Aram, qui ne figurait pas dans le premier bloc. Entre les deux versions, je remarque au passage qu’il ne mentionne plus la Belgique. Troisième bloc. Le paragraphe est terminé. Nabe ajoute des détails physiques. Sans doute voudrait-il que nous visualisions davantage : « le sinistre concon passe-partout » devient « le sinistre barbu concon passe-partout ». Après avoir écrit et repris jusqu’à atteindre une impression d’oralité, il donne un sentiment de vision. Tous les sens y passent !

Voici la Feuille Nabienne n°46 mise en page. Nabe révèle plusieurs points capitaux que les profanes ignorent. D’abord les relecteurs. La relecture est un mal nécessaire, tous les artistes authentiques le savent. Impossible d’accrocher un cadre s’il n’y a pas un gars trois mètres derrière pour dire : « plus à gauche, un poil à droite » — le gars ne pourra pas prétendre avoir accroché quoi que ce soit, et pourtant sans lui le cadre n’aurait pas été droit. Autre point : c’est dans la mise en forme finale, avec la bonne police d’écriture, qu’on débusque les dernières erreurs, qui sont les plus sataniques. Les corrections du « bon à tirer » sont essentielles. Je suis même étonné que Nabe n’imprime pas son texte pour le relire une dernière fois sur papier. Le texte est un pacte entre voyelles et consonnes, une grille de parole, un réseau de ponctuation… L’envisager ne suffit pas, il faut le dévisager.

Nabe parle des corrections qui auront lieu celles-là une fois la feuille publiée. Dans le jargon on dit que l’auteur « bonnarde », en référence au nabi (hein !) Bonnard qui retouchait ses œuvres dans les musées où on les avait accrochées. On pense aussi inévitablement à Céline tâcheronnant encore et encore, et à tous ces artistes qui comme Nabe n’ont jamais fini.  « Pourquoi ? demande Nabe. Parce que le texte ne me laisse pas tranquille, et je ne laisserai pas tranquille le texte. C’est un combat. »  Écoutez-le encore : « De petites choses qui apparaissent, qui sourdent, comme si elles montaient du plus profond de la terre du texte. » Putain ! Dites-moi qui, à notre époque, est encore capable de parler aussi merveilleusement et spontanément du travail du poète ? À elle seule, cette phrase vaut un million de fois plus que tous les épisodes de La Grande Librairie !

À la neuvième minute (9:50), Nabe travaille à son « kalachnikovés ailés » devenu « kalachnikovisés ailés ». Phonétiquement, « vézélé » se transforme sous nos yeux en « vizézélé ». Nabe a cette idée pendant qu’il nous parle : invoquer de chamaniques vuvuzuélas !  Tout à coup il se tait, à 11:10 exactement. Quatre secondes d’un silence inouï. Puisqu’on vous dit que c’est du jazz ! Quelle chance nous avons !

Dans les dernières secondes de la vidéo, on contemple avec l’artiste le travail effectué. Là encore, c’est du jamais vu. On est à l’intérieur de ses yeux, comme si tout à coup ses phrases étaient les nôtres, et que nous nous apprêtions à les jeter dans la mer Égée avec Nabe, dans l’époque ! Ciao !

Qu’est-ce qui a été montré d’aussi « littérature» par les émissions télévisées et les magazines dits « littéraires » depuis ces cinquante dernières années ? Franchement ?

Ceux qui vilipendent et ostracisent Nabe lui en veulent à cause de ce qu’il a fait du français. Rien d’autre. Soral déteste Nabe parce qu’il voit en lui ce qu’il ne sera jamais lui-même : un artiste. Là est le vrai motif de sa haine, et d’ailleurs le seul légitime. Le gourou « E&R » se cache derrière des arguments, invoque ses théories sur le onze-septembre etc., mais en réalité il en veut à Nabe parce que Nabe sait écrire alors que Soral en est incapable. De même, les écrivains officiels (officiels donc ratés), les politiciens (presque toujours eux aussi écrivains ratés) et les journalistes (idem, bien sûr !) en veulent à Nabe moins pour ses idées que pour son art. Toutes ces trouvailles… Toutes ces phrases qui ont des yeux, un cul, une langue… c’est impardonnable !

S’il n’y avait pas Nabe, il y aurait quand même l’antisionisme, l’apologie du terrorisme, l’anticonspirationisme, de même qu’il y aurait le jazz, la boxe, Léon Bloy et John Cowper Powys. Nabe n’a rien inventé de tout cela, donc Nabe n’est pas ça. Si on lui en veut autant cela ne peut pas être pour quelque chose qu’il a relayé et nourri mais qui n’est pas de lui, et donc qui n’est pas lui. Je ne dis pas que le sujet n’a pas d’importance, mais qu’en art la manière est tout. La première fois que j’ai eu cette intuition concernant Nabe, j’ai publié un texte maladroit et je voudrais profiter de l’occasion que me donne cette vidéo TikTok pour reprendre ma copie. Pour bien comprendre ce que je veux dire, il suffit de comparer la pratique de l’artiste à la pratique la moins artistique du monde : le journalisme. S’il veut briller, un journaliste a besoin d’un bon sujet et de bonnes informations. Son journal sera digne d’intérêt parce qu’il aura collecté de vraies informations concernant tel ou tel bon sujet. Pour l’artiste, c’est exactement l’inverse. Une œuvre d’art sera digne d’intérêt si et seulement si elle dote d’une densité métaphysique tel ou tel sujet qui sans elle serait resté dans le camp des journalistes, et qui tout à coup grâce à elle sera littéralement sorti du néant et sauvé. Vous saisissez la différence ? Si on en veut à Nabe, c’est pour ses couleurs, pour ses contre-rythmes, pour son apparente fluidité, pour ses néologismes. C’est pour le nabisme. Pour la méthode. On le vilipende et on l’ostracise parce qu’il a trouvé une solution pour lutter contre le néant et sauver des sujets qui sans lui auraient continué à appartenir à Mediapart, Égalité & Réconciliation, France 2 et CNews.

Céline avait raison dans la préface à la réédition du Voyage de prétendre que ce n’était pas pour des motifs politiques qu’on le haïssait mais pour des raisons artistiques (« C’est pour le « Voyage » qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! »).
Parce que Nabe est haï lui aussi pour sa langue, et parce qu’il est le seul dans cette époque à POUVOIR être haï pour cela, il est le seul véritable célinien. Être célinien, ce n’est pas imiter le « !… » (qui, au passage, n’est même pas une trouvaille de Céline, puisqu’il est partout chez Mirbeau). Être célinien, c’est renverser le langage cul par-dessus tête. Rabelais était célinien. Mozart était célinien. Picasso était célinien. Et Nabe est célinien, précisément parce qu’au lieu d’imiter Céline, il a fait du Nabe et a intégré toute l’époque dans le faisceau de son appareil. Cela fait quarante ans que nous vivons à l’ère nabienne.

Je pourrais prendre n’importe quel texte écrit par Nabe pour décrire en détail les rouages de l’appareil en question. Pour le prouver je prendrai donc le dernier numéro en date de la Feuille Nabienne : le n°49, consacré à Pascal Praud et publié ce matin (8 décembre 2025). Cependant sachez que j’aurais pu faire la même chose avec absolument n’importe quel texte écrit par Nabe. En effet, depuis le Régal (1985) même si certains réglages ont changé, l’appareil, lui, est rigoureusement le même.   

Voyons cette feuille n°49 (pour ceux qui n’y ont pas accès, comme dirait Alexandra : « trois euros, bande de rats ! »). Comment reconnaît-on tout de suite que cette feuille a été écrite par Nabe ? Dès la première lecture, on remarque que le texte est tissé d’expressions retournées contre elles-mêmes :

« Matraquage pro-matraques »
« Ils se croient conservateurs, ils sont conventionnels »
« tous nationalistes, ils sont provincialistes »
« entraver le fait jouir »

Non seulement ces calembours donnent au texte sa texture mais en plus, comme avec certains paradoxes chestertoniens, c’est l’opposition des termes, ici, qui dit la vérité, et non les termes eux-mêmes. Une réaction s’opère entre des réactifs dont on pensait qu’ils annuleraient l’effet l’un de l’autre aussitôt rapprochés sur le bec-bunsen de la phrase, mais qui au contraire produisent quelque chose de nouveau et de plus solide que leur contradiction.

Ajoutez à cela les assonances néologiques dont Nabe a le secret. Lorsqu’on lit « pro-raoultisme », on croirait entendre démarrer la moto du roi gogol : « proRAou ! » Écoutez cette autre assonance, tout à fait caractéristique : « éponges à ego absorbantes ». Dites-vous que très peu d’écrivains seraient capables de manier ainsi les « a », les « o » et les « g », sans que cela ne donne à la fin un infâme… gloubiboulga !

Nabe a une façon bien à lui de décrire les corps. Pas un personnage sous sa plume qui ne soit sans chair ou sans vêtement. En général il choisit un détail qui à lui seul contient le reste du bonhomme : pour Praud la barbe blanche et la face prognathe. Nabe a tendance à caricaturer à dessein, le but étant d’obliger le lecteur à se regarder lui-même quand on lui plonge le nez dans la misère physique d’un autre. Lorsque Nabe écrit : « Et regardez son regard qui n’est jamais rieur », je ne peux m’empêcher de me demander si oui ou non mon propre regard est rieur. Nabe oblige ainsi le lecteur à se mirer dans la description d’un autre comme au jeu des sept différences. C’est très pervers et foutrement efficace. On s’identifie aux cibles plus volontiers qu’à l’archer, alors que l’on est soi-même en train de viser. Nabe crée une distance pour mieux nous envelopper dans sa phrase, auprès de son enclume et finalement nous frapper… fiou ! En écorchant machin ou machine, il cherche à tuer le lecteur, c’est-à-dire le monde entier à part lui. Il l’a toujours dit : la subjectivité est un crime. Après avoir lu la Feuille n°49, je me sentais aussi ridicule que Pascal Praud. Hélas, il y a du Pascal Praud en chacun d’entre nous. C’est ce que fait Nabe : il crée son sujet à l’intérieur de moi, et le laisse m’envahir au fur et à mesure qu’il l’arrose. À un certain degré de fusion, la cible et la flèche sont coextensives.

Nous retrouvons DANS CHAQUE TEXTE le talent de Nabe pour les diminutifs. Ici les xénophobes sont des « xénos ». Cela donne un côté amical, et empêche l’argumentaire de sonner « pédago ». Dans d’autres textes, Dostoievski est « Dosto » et les « conspirationnistes » s’appellent « conspis ». Par ce genre de stratagème, Nabe cherche à nous faire pénétrer dans l’intimité de ce qu’il touche.  

On reconnaît l’auteur des Porcs à ses « sic ». Dans la Feuille n°49 il n’y en a qu’un (« shalom sic »), mais il suffit d’un seul pour savoir où l’on est. Il y a toute une exégèse à faire uniquement sur cet usage des sic : comment Nabe les a-t-il volés aux journalistes qui en abusaient connement et les a transformés en quelque chose de pas con du tout ? Les sic lui servent à la fois à ponctuer et à effectuer un pas de côté face à la parole elle-même, comme un jazzman face à la gamme pentatonique, ou comme un boxeur qui renverrait tout à coup le langage dans ses cordes : sic !

En regardant les phrases, on verra (pas systématiquement mais souvent) une alternance entre phrases courtes, pleines de voyelles, et phrases longues, hérissées de consonnes. Là-encore un truc de musicien. Je me souviens dans Les Porcs 1 d’une phrase tellement longue et fluide qu’on acceptait sa longueur au point de s’y livrer sans reprendre son souffle, avalé par sa fluidité… jusqu’à ce que Nabe ait pitié et propose : « alinéa ? ». Ici on retrouve ce type de phrase. Exemple : « Leurs frustrations, foirages, lâchetés, désirs larvés, secrets inavouables, complexes narcissiques, ils les foutent sur le dos des victimes et des agresseurs anonymes ou des figures people pris dans les filets des faits divers. » On en a plein la bouche, n’est-ce pas, et plein les oreilles de ce final : « pris dans les filets des faits divers » ! Alinéa ?

On connaît, on re-reconnaît Nabe… à l’usage de certains composés nominaux visant à résumer la totalité du sujet en deux mots. Pour Pascal Praud : « Le convenable roi ». On sent que Nabe pourrait en écrire 99 autres aisément et que ce serait drôle, exhaustif à chaque fois, et chaque fois artistique ! Il l’a fait pour Claudel, et j’ai voulu le faire moi-même pour lui. Pour payer mes dettes.

Tous les lecteurs de Nabe savent qu’il se lit très facilement. Comment s’y prend-il ? D’abord les points d’exclamation savamment dosés qui semblent donner la parole à une deuxième voix dans le texte, comme si un commentateur sportif commentait les commentaires d’un autre commentateur sportif : « Mais non ! Au contraire !  » « C’est presque fait ! » Ce deuxième niveau crée des incises humoristiques et autres surprises qui retiennent le lecteur et l’orientent à travers des textes parfois extrêmement longs (S’il ne fallait pas manger et dormir, on pourrait lire Les Porcs 1 & 2 d’une seule traite). La fluidité vient aussi des phrases coupées en deux à l’endroit de la conjonction : « . Et », « . Mais ». Paradoxalement, c’est la capacité de l’auteur à savoir couper son fil qui donne à l’ensemble du liant. Enfin, dans de nombreux paragraphes, la première phrase introduit un élément de suspens (les théatreux diraient « planté ») qui ne sera résolu que par la dernière, laquelle lui répondra directement (« déplanté »). Dans la Feuille n°49, le dernier paragraphe commence par « Praud croit encore que c’est la gauche qui règne intellectuellement et même politiquement en France » et s’achève ainsi : « parce qu’ils [Praud et ses potes] ne se décident pas à admettre qu’ils ont gagné ». Rassemblés, ces deux morceaux introduisent, terminent et résument la totalité du paragraphe. La tension maintenue du début à la fin du bloc empêche le ton de prendre un tour pédagogique, et, assortie aux exclamations, aux conjonctions-ruptures et aux bravades néologiques, donne à la lecture cette fluidité sans laquelle on ne pourrait prétendre que le texte est nabien.   

J’espère avoir suffisamment décortiqué l’appareil pour vous prouver que celui-ci avait raison d’être et que nous aurions raison de nous en réjouir. Quant à ce dont parle Marc-Edouard Nabe, vous pouvez être d’accord ou pas, en réalité on s’en branle. Ce n’est pas parce que je vois un Fra Angelico que je me convertirai au catholicisme, en revanche je rendrai grâce au catholicisme de nous avoir donné Fran Angelico. De même je rends grâce à l’anarchisme, à l’antisionisme et à l’anti-complotisme de nous avoir donné Marc-Edouard Nabe, et j’attends que les idées contraires nous donnent un artiste qui lui arrivera à la cheville. Dans ce cas, je vous promets de me livrer à la même exégèse. Pas avant !

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N’est-ce pas, Abel?

Qu’est-ce que c’était que ces zébrures près des antennes paraboliques, sur les photos de l’été 2011 ? Qu’y avait-il derrière les poussières de soleil, quand tes yeux me cherchaient au travers ? Ne le nie pas : tu m’espionnais. Tu nous espionnais ton frère et moi. Je ne sais pas pourquoi Charlotte Andropos est morte, mais ce que nous avons fait ce jour-là, pourquoi nous y étions, je le sais, et je sais que tu étais là toi aussi, et je sais exactement ce que tu cherchais. J’ai vu les mêmes zébrures sur les photos du journal. J’ai reconnu ton obsession. J’ai reconnu le génie de ton obsession. Pour transmettre, il faut trahir, tous les artistes le savent, n’est-ce pas ? N’est-ce pas, Abel ? Si Caïn n’avait pas existé, j’aurais fait de ta vie un paradis. Ah, si seulement ton frère n’avait pas existé, tu n’aurais pas eu besoin de prendre des photos des pigeons, des boîtes de pizzas éventrées et des prises électriques pour m’envoyer des messages d’amour. Quant à Charlotte Andropos, elle ne serait pas morte. Nous n’aurions pas eu besoin d’un miracle pour briser au-dessus de nos têtes le sceau de la nécessité.

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Aplats superposés

Si j’essaye de me souvenir de Max sur la murette, devant le lycée, un pied sur sa 103 défoncée, les lignes s’effacent, on dirait que la photo a fondu sur un grille-pain, le décor familier se transforme en marécage, comme celui qui jouxtait le moulin à eau de Christophe et Hélène Vézin sur le chemin de la Cavayère, les aplats se superposent et c’est la brume : les choses n’ont plus de noms.

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Le photographe absolu

A-t-il pris toutes les photos du monde dès avant sa naissance, et avant l’invention des premiers appareils photos, est-ce que tout est passé par le tamis de son regard, réinventé par son regard, est-ce qu’il décide de ce qui est réel ou non, avec ses désirs, avec les courbures de sa foi, est-ce que c’est pour cela que tout le monde est triste tout le temps et que tout le monde est empêché de vivre… Est-ce que la réalité est une représentation de la réalité ?

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Tiède et ossifié

Ce n’est pas ce casque et sa visière sale, ce n’est pas le visage de Max Saïs qui se collent au fond de mes yeux, ce n’est pas non plus cette araignée rouge et ces brins de soleil, à présent que je ressasse, mais le vent dans les platanes de la place Carnot, et un ondoiement près de la fontaine, des hésitations — et tout cela dans mon cerveau est moins un souvenir qu’un grumeau tiède et ossifié.

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Jerzy Andrzejewski — La Pulpe (1980)

Je suis pétri presque exclusivement de contradictions, toutes mes vertus et mes tares sont accompagnées de leurs contraires, livré à moi-même je suis incapable de tirer parti de stimulants uniformes, je suis soumis à une incessante bataille d’éléments opposés et il m’est toujours advenu, et il m’advient encore, que dès que les éléments de l’existence tiédissent autour de moi — le jeu solitaire des contrastes de ma nature me plonge dans une inertie paralysante, dans un état de végétation morte. Qui sait si tout ce que j’écris ne résulte pas, justement, de cette forme de mon caractère, car elle fut et reste l’unique réalité intérieure capable de conférer un sens créateur à mes contradictions en me libérant des poisons extérieurs. Si je n’avais pas écrit j’aurais pu, les circonstances étant favorables et orageuses, devenir aventurier ou escroc; sans elles, rien qu’une loque.”

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André Gide — Ainsi soit-il (1952)

Voici les dernières phrases écrites par André Gide, six jours avant de mourir :

“Non ! Je ne puis affirmer qu’avec la fin de ce cahier tout sera clos; que c’en sera fait. Peut-être aurai-je le désir de rajouter encore quelque chose. De rajouter je ne sais quoi. De rajouter. Peut-être. Au dernier instant, de rajouter encore quelque chose… J’ai sommeil, il est vrai. Mais je n’ai pas envie de dormir. Il me semble que je pourrais être encore plus fatigué. Il est je ne sais quelle heure de la nuit, ou du matin… Ai-je encore quelque chose à dire? Encore à dire je ne sais quoi? Ma propre position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l’aurore moins belle.”

(Les initiés remarqueront à quel point ce “. Mais” plutôt qu’un “; mais”, placé ainsi, à cet endroit, est bouleversant.)

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Paul Gauguin — Oviri, écrits d’un sauvage (1974)

Cézanne dit avec un accent méridional : “Un kilo de vert est plus vert qu’un demi-kilo”.

(…)La photographie des couleurs va nous dire la vérité. Quelle vérité? la vraie couleur d’un ciel, d’un arbre, de toute la nature matérialisée. Quelle est donc la vraie couleur d’un centaure, d’un minotaure, ou d’une chimère, de Vénus et de Jupiter?

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Résilience mes couilles

On ne compte plus les livres écrits pour vanter la résilience. Romans, essais, chansons… toujours la résilience ! Comme si elle était la plus grande des vertus ! Résister, accepter, amor fati gnagnagna… On barbote dans un spinozisme même pas spinoziste, et tout le monde est content ! Et ça vend à fond, au doublier de la résilience! On la pomponne au bleu, on la frotte à la paille, on la repeint d’agrandissement! Sainte résilience! Plusieurs fois on a même indexé mes romans à cette vertu littératrice — et quoi d’étonnant au fond puisque plus personne à part moi ne sait lire!

Il faut être bête pour être résilient, bête comme une bête — les animaux seuls sont résilients. Aucune vache, aucun insecte, aucun blaireau, aucune baleine ne se plaint de l’injustice de la vie. Aucun n’insulte Dieu. Aucun ne se jette par-derrière pour toucher son manteau. Les animaux ne pleurent pas. Ils ne peignent pas non plus d’oeuvre d’art au fond d’une grotte sombre et dangereuse. Moi je chiale à coeur ouvert! Je vomis l’injustice du monde! Je déteste le Mal haut et fort! Je n’accepte pas la Vie! J’appartiens au sabachthani. Aimer la vie consiste à dénoncer la perpétuelle injustice qu’elle nous fait subir et dont elle nous rend témoin. Être en vie c’est refuser d’être résilient ! Pour cela deux chemins possibles : la sainteté ou l’art. Tout le reste est mensonge. Les partis, les groupes, les associations, les nations, les entreprises, les facultés, la philosophie… tout ce qui est là pour nous rassurer et nous faire accepter notre délire collectif, en nous laissant penser que la vie sera un jour moins injuste si nous nous en donnons les moyens… C’est de la merde, voilà ! C’est la mort illico ! Fuck la résilience ! Vive la méchanceté et l’anarchie ! La vie sur Terre est injuste. Écrasons-lui la gueule. Devenons des papillons du Royaume! Plaignons-nous, comme Job! comme Ivan Ilitch! et comme tout ce qu’il y a de ridicule dans l’être — ridicule et désespéré — parce que c’est cela qui est humain.

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D’un 49

Je découvre avec joie ce “49” décroché à l’encre noire sur le bas de ta page, et prononcé assez vite pour ouvrir le trait en dedans et l’effriter sans le résoudre, dans une couleur disputée à l’écran. Cela aurait pu être un peu chinois, chinoiserie… Il n’en est rien. Le 4 est trop anguleux pour être mou, quant au neuf c’est une boucle énergique, et presque un point d’interrogation au dos de son épingle ! C’est parfait, donc, parce que c’est ouvert, parce que c’est noir, et parce que c’est rapide, d’un signe très ancien, une rune ! la fantaisie d’un elfe !

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A propos des Portes du Paradis (Jerzy Andrzejewski)

Par confessions successives, il s’agit de donner à voir et à entendre à un vieux moine marchant avec des milliers de bergers et bergères vers Jérusalem comment le désir inassouvi, impossible à assouvir, comment l’amour contrarié et la mauvaise conscience sont transformés par la religion en espérance. Et cette espérance commune — cette communion, cette croisade — n’est rien d’autre que la somme de désirs individuels inassouvis; ainsi viennent l’hallucination collective et ces grands mouvements dans la nuit que certains nomment « Histoire » et qui finissent toujours mal. Mais peut-être y a-t-il quand même quelque part, dans toute cette futilité, dans tous ces mensonges, dans toutes ces frustrations, dans toute cette nuit, un paradis possible. Peut-être que toutes ces croisades que nous appelons orgueilleusement « ma vie » ne seront pas vaines même si elles sont ridicules. Peut-être que nos destins finiront par aller quelque part. Peut-être que le Christ était le fils de Dieu et qu’Il est vraiment ressuscité. La littérature peut donner de cela le pressentiment. On s’approche du trou noir. On invoque l’Esprit. Là est la vraie croisade. Celle des artistes et des saints authentiques. Rien d’autre n’a d’intérêt.

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Curiosités esthétiques — Charles Baudelaire (1868)

“Supposons un bel espace de nature où tout verdoie, rougeoie, poudroie et chatoie en pleine liberté, où toutes choses, diversement colorées selon leur constitution moléculaire, changées de seconde en seconde par le déplacement de l’ombre et de la lumière, et agitées par le travail intérieur du calorique, se trouvent en perpétuelle vibration, laquelle fait trembler les lignes et complète la loi du mouvement éternel et universel […]. La sève monte et, mélange de principes, elle s’épanouit en tons mélangés; les arbres, les rochers, les granits se mirent dans les eaux et y déposent leurs reflets; tous les objets transparents accrochent au passage lumières et couleurs voisines et lointaines. À mesure que l’astre du jour se dérange, les tons changent de valeur, mais, respectant toujours leurs sympathies et leurs haines naturelles, continuent à vivre en harmonie par des concessions réciproques. Les ombres se déplacent lentement, et font fuir devant elles ou éteignent les tons à mesure que la lumière, déplacée elle-même, en veut faire résonner de nouveaux. Ceux-ci se renvoient leurs reflets, et, modifiant leurs qualités en les glaçant de qualités transparentes et empruntées, multiplient à l’infini leurs mariages mélodieux et les rendent plus faciles. Quand le grand foyer descend dans les eaux, de rouges fanfares s’élancent de tous côtés; une sanglante harmonie éclate à l’horizon, et le vert s’empourpre richement. Mais bientôt de vastes ombres bleues chassent en cadence devant elles la foule des tons orangés et rose tendre qui sont l’écho lointain et affaibli de la lumière. Cette grande symphonie du jour, qui est l’éternelle variation de la symphonie d’hier, cette succession de mélodies, où la variété sort toujours de l’infini, cet hymne compliqué s’appelle la couleur.”

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Maudit soit Andreas Werckmeister ! — Juan Asensio (2008)

“Et, attendant patiemment qu’on le découvre, le squelette de Leibowitz grimace dans les ténèbres en rêvant aux phrases anciennes qui retrouveront un jour peut-être, sous le soleil rouge et moribond, leur jeunesse et leur éclat perdus.”

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